Pourquoi tant de confusion, de malhonnêteté et d’égoïsme de nos jours?

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Pourquoi tant de confusion, de malhonnêteté et d’égoïsme de nos jours?

L'homme de Vitruve, par Léonard de Vinci

Cette réflexion part de l’expérience commune, de ce qui se présente comme une donnée évidente dans les temps que nous vivons : la lassitude pour dialoguer, collaborer, communiquer jusqu’à arriver au conflit, pire, à l’indifférence. A commencer par la famille, qui évolue et souvent réduite à un ensemble de « clients » qui attendent uniquement une prestation de services (cf. Pape François en 2016), et, ce faisant, à des niveaux et des milieux divers de la vie sociale, civile et ecclésiale.

Ainsi, ces deux dernières semaines, les nouvelles de violences d’adolescents contre les enseignants, souvent justifiées quand elles ne sont pas alimentées par les parents eux-mêmes. Depuis quelques jours il y a aussi cette nouvelle de la mort improvisée, à seulement vingt-huit ans, du fameux DJ suédois Tim Bergling (1989-2018), de son nom d’artiste Avicii (qui en sanscrit signifie littéralement “sans onde”, et qui représente dans le bouddhisme le dernier niveau de l’enfer!). Un véritable talent musical, malheureusement victime de son propre succès et des pressions que la célébrité impose sans pitié, réussissant à se présenter comme une occasion de manifestation de grandeur et de toute puissance, quitte à se rendre esclave (« Car on est esclave de ce qui nous domine», 2 Pierre 2, 19).

De la même manière ces derniers jours l’incroyable affaire du petit Alfie Evans de Liverpool (Royaume-Uni) et de ses parents, demandant seulement ce qui est un sacro-saint droit de chaque être humain : prendre soin et accompagner avec amour et dignité jusqu’à la fin son propre fils, qui est toujours et avant tout un don et un fils de Dieu.

Malheureusement, à ces difficultés qui font partie de la nature humaine et qui en manifestent les limites, semble s’ajouter toujours plus souvent une sorte d’individualisme effréné entraînant l’isolement de la personne par rapport à ses semblables, la création d’un propre monde que les autres doivent obligatoirement et simplement accepter, sans tergiverser, si l’on veut éviter le conflit ! Tout ceci quelquefois, et c’est la dernière nouveauté, est même théorisé et justifié.

Bien entendu cette considération ne peut pas être accompagnée de la conviction naïve que le passé est meilleur que le présent (cf. Ecclésiaste, 7, 10), mais en même temps, à la lumière de l’histoire, on voit une nouveauté qui, de par ses dimensions et sa consistance, a des effets inédits. Notre intention est de chercher à dégager cette nouveauté afin de provoquer des considérations raisonnées, en vue de trouver de possibles moyens pour sortir de ce qui semble être de plus en plus une dangereuse impasse. Une impasse pour la dignité de l’être humain et de ses rapports avec ses semblables au niveau social, donc pour notre présent et le futur possible.

A bien y voir, la modernité et en particulier notre temps se distinguent du passé par une harmonisation rendue toujours plus difficile, jusqu’à arriver à une nette opposition : d’une part la centralité de la personne, de l’autre le respect/tolérance du pluralisme culturel et éthique, qui aboutit souvent et volontiers à un vrai et propre relativisme.

Communément, surtout dans certains milieux ecclésiastiques, on estime que relativisme culturel et pluralisme éthique sont les véritables problèmes d’aujourd’hui, mais en étudiant plus attentivement la question, dans la réalité, ces derniers ne sont rien d’autres que les effets.

Le vrai problème est la toujours plus absolue et intransigeante affirmation  d’une subjectivité individualiste qui se traduit toujours plus en subjectivisme éthique (cf. D. Bonhoeffer, 1906-1945). Qui proclame, comme nous le faisons tous, qu’il y a besoin de réaffirmer la centralité de la personne, doit ensuite se poser le problème, et l’affronter, du comment chaque personne élabore de façon subjective « sa vérité », ses « valeurs ». Dans cette recherche, et la réalité le confirme, il y a cependant le danger que tout finisse en véritable subjectivisme éthique, qui de fait mutile la nature sociale de l’homme. Le voici le véritable danger ! Les effets dommageables et catastrophiques que nous enregistrons à tous les niveaux et dans tous les milieux sociaux ne sont pas en effet tant la conséquence du pluralisme éthique mais bien d’une subjectivité conçue comme absolue et infinie qui devient subjectivisme éthique, prisonnier de son ego, ce qui réduit à néant ou instrumentalise tout type de relation. Et ce jusqu’à vouloir quasiment justifier l’absurde : l’homme, cet être fini qui prétend avoir une liberté infinie !

C’est pourquoi, si l’on affirme le caractère central de la personne, son primat, nous devons aussi regarder où cela peut nous conduire, surtout quand il n’est pas présenté correctement ou parce qu’on ne tient pas compte du comment elle peut être reçue par la majorité des personnes (Cf. G. De Rita en 2003).

Une telle centralité de la personne peut conduire au fait que chaque individu élabore dans sa subjectivité interne une sorte de recherche et de choix éthiques d’une manière purement autoréférentielle et sans aucun rapport aux vérités objectives (au niveau de la raison et de la foi). En conséquence de quoi l’esprit humain prend la forme : du moi transcendantal de I. Kant (1724-1804) ; de l’esprit absolu de G. W. F. Hegel (1770-1831) ; de l’humanité de A. Comte (1708-1857) ; du surhomme de F. Nietzsche (1844-1900) ; de la classe ouvrière de K. Marx (1818-1883) ; de l’État libéral-démocratique de J.J. Rousseau (1712-1778) qui finalement « crée » la vérité, qui établit ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ce qui est inique, ce qui est Droit et ce qui est arbitraire. Et étant donné que l’esprit humain vit dans le temps, la vérité qu’il établit change avec le temps et les circonstances. De fait aujourd’hui l’idée de vérité est substituée par celle du changement, du progrès, du consensus, du désir, du sentiment, de l’émotion (Cf. Benoit XVI en 2009). La conviction qu’il soit possible pour la personne de parvenir à la vérité, que cette-dernière soit objective et constitue un terme de confrontation incontournable, porte concrètement et à tous les niveaux à ne pas être attentif aux contenus et à se limiter à la réalisation technique et à de simples formalités. Juste à titre d’exemple, pensons au Droit et à sa déformation due au positivisme et au formalisme juridique, théorisé jusqu’à ses conséquences extrêmes par H. Kelsen (1881-1973).

Cette conception «substitutive» du droit a fait que nos sociétés soient caractérisées par un Droit «fragile», parce que Droit compris essentiellement comme une technique, comme un ensemble de règles et non de valeurs avec lesquelles et par lesquelles il est possible d’imposer des désirs fondés sur le néant/le vide ou sur les visions idéologiques de ceux qui constituent les majorités, au service des intérêts les plus variés, mais certainement pas de la justice, du bien commun, du bien des plus démunis.

En d’autres termes, nous sommes confrontés au relativisme juridique actuel qui voit la conscience morale non pas faite pour « reconnaître » la vérité mais pour la «créer». Tout en restant dans la sphère juridique, pensons à l’utilisation inappropriée et souvent injustifiée du «consensus» dans l’élaboration ou l’interprétation d’une norme juridique au détriment, voire en totale opposition, à l’évidence, à la force de l’argumentation et à l’application des principes généraux du droit et de la justice. Oubliant un détail qui ne manque pas d’évidence pour qui a un peu de bon sens (ce qui diffère du sens commun!), que le consensus affecte la “vérité” et la “justice” de la même manière qu’affecte l’addition arithmétique le fait que deux plus deux font quatre! (Cf. S. Cotta 1920-2007).

La culture aujourd’hui dominante tente inexorablement de nous convaincre que la conscience n’est rien d’autre que subjectivisme et que la vérité se réduit à un véritable relativisme. Le thème de la conscience morale, aujourd’hui plus que jamais, est sujet à des malentendus, à des bouleversements, jusqu’à arriver à de véritables caricatures et instrumentalisations idéologiques.

À la fin, nous pouvons dire en utilisant une image connue: une couverture trop courte que tout le monde tire à soi, et qui à la fin risque de laisser à découvert ce qu’elle devrait, au contraire, envelopper et préserver avec soin! Cette conscience morale que le cardinal Newman (1801-1890) a brillamment décrit comme ouverture de notre cœur à un «savoir avec un Autre» (précisément: con-scientia), et qui fait finalement la différence de qualité, face à une vie purement autoréférentielle imprégnée, pour ne pas dire «intoxiquée», de relativisme. Le mythe que la modernité a fait du progrès se propose de fait comme un substitut ou une alternative à la vérité, sauf à omettre un détail qui ne manque pas d’importance : le progrès mais dans quelle direction? Pour qui et pour quoi?

Dans une culture contemporaine où tout tend à être de plus en plus «subjectif», au sens de libre arbitre, comprise comme absolue (= je fais ce que je veux, ce que je ressens, ce que je désire, ce qui me fait être bien avec moi-même, mais en oubliant que ceci est différent du vrai “bien”), nous devons nous rappeler et faire comprendre que ce “subjectif” est l’expression d’une personne avec une nature qui a reçu, et en tout cas qu’elle ne s’est pas donné, ses caractéristiques et ses exigences qui ne permettent pas le «subjectivisme» sinon à un prix élevé, pour les individus et pour la communauté.

En d’autres termes, il faut souligner que chaque personne n’est pas et ne peut se définir comme sa « propre loi », et en même temps elle n’est pas et ne peut donc pas se comporter comme un être aux inspirations infinies et absolues opposées à celles des autres, fermée sur soi, telle une véritable «monade»[1].

Dans ce contexte, à notre avis,  la vérité éclairante et libératrice de la proclamation évangélique doit être proposée, c’est-à-dire être mise en route cette «nouvelle évangélisation», neuve non pas par son contenu mais par sa forme (cf. Jean-Paul II), en étant capable de faire recouvrer aux personnes leur appartenance à un corps en démasquant la tentation d’être justement des «monades» condamnées par l’égoïsme à la solitude.

Si l’évangélisation ne parvient pas à proposer de façon convaincante l’importance de cela, nous continuerons à avoir des «réunions» de «rassemblements», mais non pas des communautés et des assemblées de personnes, de citoyens ou de fidèles. Par conséquent, le vrai problème aujourd’hui n’est pas tant de réaffirmer la centralité de la personne que de nous demander: comment pouvons-nous suivre et développer sa subjectivité de sorte qu’elle respecte sa propre dignité et celle des autres? Dans ces derniers siècles, l’idéologie selon laquelle «la raison unit et la foi divise» a été imposée de façon quasi dogmatique.

Mais l’honnêteté intellectuelle nous pousse à nous demander de quelle raison et de quelle foi nous parlons ici. Si nous entendons la raison comme quelque chose d’unique, d’infini et d’autoréférentiel, je crois qu’elle divise et oppose beaucoup plus les gens que la foi et la religion ne peuvent le faire. En revanche, une raison qui reconnaît être créée avec ses évidentes limites et qui se laisse humblement éclairer par la vraie foi au Dieu de Jésus Christ, qui a accueilli et aimé tous les hommes, conduit au respect et à la solidarité parmi les membres d’une communauté, en peu de mots, à cette «conversion permanente» dont nous parlent les Actes des Apôtres, ce malgré la fragilité et la pauvreté humaine actuelles.

C’est justement à ce moment que nous découvrons que la foi en Christ peut être une grande aide pour trouver des réponses à la situation actuelle de crise d’identité qui distingue la personne aujourd’hui et pour nous indiquer des chemins pour s’en sortir : « credo ut intelligam » (Saint Anselme d ‘Aoste, 1033-1109).

Vatican II nous le rappelle: «En réalité, le mystère de l’homme trouve la vraie lumière seulement dans le mystère du Verbe incarné. En effet, Adam, le premier homme, était une préfiguration du futur (Romains 5:14), c’est-à-dire du Seigneur Jésus-Christ. Le Christ, qui est le nouvel Adam, en révélant le mystère du Père et de son amour, révèle aussi pleinement l’homme à lui-même et lui manifeste sa plus haute vocation.

Il n’est donc pas étonnant que toutes les vérités énoncées ci-dessus trouvent en lui leur source et touchent leur sommet. Il est « l’image du Dieu invisible » (Col 1:15), il est l’homme parfait qui a restitué aux fils d’Adam la ressemblance à Dieu, déformée déjà dès l’origine à cause du péché. Parce que la nature humaine a été assumée en lui, sans pour autant être anéantie, elle a été élevée en nous à une dignité sans égale. Avec l’incarnation, le Fils de Dieu s’est uni d’une certaine manière à chaque homme (Gaudium et spes 22).

“Les paroles citées attestent clairement que la manifestation de l’homme, dans la pleine dignité de sa nature, ne peut avoir lieu sans la référence – non seulement conceptuelle, mais intégralement existentielle – à Dieu et à son Fils, Jésus-Christ. L’homme et sa vocation suprême sont dévoilées dans le Christ par la révélation du mystère du Père et de son amour » (Dives in misericordia, n.1).

A la lumière de l’Ancien et du Nouveau Testament (cf. Gn 2-3, Sir 17, 1-15, Rom 7, 21, Mt 25, 31-46), lus  dans la perspective indiquée par la Tradition et le Magistère, l’Église catholique, et donc tout baptisé, est appelée à dévoiler et à proclamer la cause du mal dans le monde et que seuls dans le Christ le mal, la souffrance et la mort trouvent un sens et deviennent mystérieusement encore un gage d’espérance. Le véritable défi consiste donc à faire comprendre aux gens aujourd’hui que le Christ est le seul libérateur, en tant qu’il est le seul et vrai Sauveur.

Cela ne pourra se faire qu’à travers une proclamation complète de la foi, étrangère à toute option rigoriste ou laxiste quelle qu’elle soit, en tout état de cause toujours partiale et idéologique (voire dans certain cas complètement hérétique), et qui ne ferait que trahir le mandat du Christ (cf. Mt 28, 16-20).

La réalité sociale et la mentalité de notre temps nous obligent certainement à considérer avec clarté, et peut-être comme jamais auparavant, les critères d’inculturation pour la nouvelle évangélisation, mais tout en ayant conscience que nous avons réellement une bonne nouvelle à offrir en tant que croyants conscients. Il ne doit donc y avoir aucun doute que c’est la foi catholique qui sauve les autres cultures dans leurs rencontres et leurs confrontations et non l’inverse. Ce dialogue avec le monde exige de la clarté sur l’identité et la mission que le Christ a confiées à son Église, dont elle n’est pas le maître mais l’administrateur (cf. 1 Cor, 4, 1), sans se faire d’illusion sur le fait que ce message soit toujours bien accueilli par tous, au contraire, sans suspicion quand cela se produit (Jn 15: 8-27).

Je conclus par quelques citations de deux œuvres de G.K. Chesterton et par un film beau et instructif, « Le club des empereurs » (que je recommande à tous de voir), avec la conviction qu’ils seront de bonnes incitations pour continuer à réfléchir sur l’importance pour notre vie, la seule que nous ayons, d’avoir de vraies valeurs, de les reconnaître pour ce qu’elles sont (c’est-à-dire « un bien pour moi »), en essayant de les vivre dans notre quotidien pour donner du sens à la vie de chacun d’entre nous et de tous.

“Les vérités se transforment en dogmes quand elles sont mises en discussion. Par conséquent, tout homme qui exprime un doute définit une religion. Et le scepticisme de notre temps ne détruit pas vraiment les croyances mais plutôt les crée, en leur donnant des limites et une forme claire et provocante. Autrefois, nous libéraux, nous considérions simplement le libéralisme comme une vérité évidente. Aujourd’hui, alors qu’il a été remis en question, nous le considérons comme une véritable foi. Autrefois, nous qui croyions au patriotisme, nous avons pensé que le patriotisme était raisonnable et rien de plus. Aujourd’hui nous savons que c’est déraisonnable et nous savons que c’est juste. Nous chrétiens, nous n’avions jamais connu le bon sens philosophique inhérent à ce mystère, jusqu’à ce que les écrivains antichrétiens ne nous le montrent.

La grande marche de la destruction intellectuelle continuera. Tout sera nié. Tout deviendra un credo. C’est une position raisonnable que de nier les pierres de la route; cela deviendra un dogme religieux que de les réaffirmer. C’est une thèse rationnelle qui nous veut tous plongés dans un rêve; ce sera une forme sensible de mysticisme pour affirmer que nous sommes tous éveillés. Les feux seront attisés pour témoigner que deux plus deux font quatre. Les épées seront dégainées pour démontrer que les feuilles sont vertes en été. Nous aurons à défendre non seulement les incroyables vertus et l’incroyable sensibilité de la vie humaine, mais encore quelque chose de plus incroyable, cet immense et impossible univers qui nous nous regarde en pleine face. Nous nous battrons pour des prodiges visibles comme s’ils étaient invisibles. Nous regarderons l’herbe et les cieux impossibles avec un courage étrange. Nous serons parmi ceux qui ont vu et qui ont cru ” (Eretici).

C’est l’époque où la raison est prise pour fixation, le narcissisme pour l’amour, le suicide pour le martyre (Orthodossia).

Le prof. William Hundert, le protagoniste du film « Le club des empereurs », se tourne finalement vers son ancien élève, qui pour la énième fois vient de tricher pendant le tournoi “Jules César”, en se concentrant sur la connaissance de l’histoire ancienne, avec les mots suivants:

“Nous sommes tous tôt ou tard obligés de nous regarder dans le miroir et de voir qui nous sommes vraiment. Et quand viendra votre jour, Sedgewick, vous aurez devant vous une existence entière vécue sans vertu et sans principes. Et pour cela je vous plains! Fin de la leçon”.

(Extrait du film “Le Club des Empereurs” [2002] du réalisateur Michael Hoffman basé sur le livre d’Ethan Andrew Canin).

P. Bruno, O. P. (Merci pour la traduction en langue française: Mademoiselle Valérie Guillot, Abbé Arnaud du Cheyron, et Monseigneur Patrick Valdrini).

 

[1] Monade (Philosophie): Chez Leibniz, substance première et indivisible dont sont composés tous les êtres.